Jean-Jacques B. enfourche sa moto. Derrière lui, 70 Milliards de vie. Que l’on connaît, qui nous accompagnent. Et puis toutes celles que l’on ne connaît pas. Tu imagines son combo, formé il y a 50 ans sur les cendres d’un groupe dont il n’était pas, composé pour moitié de draft dodger – réfractaires américains à la guerre de Vietnam réfugiés en Suède, à Lund, l’environnement trouble d’un voleur de banque qui vient chez eux se planquer et qu’ils aident -tout au moins au début- bien volontiers, ce que Hugh, qui en était lui, nous racontera plus tard. Hugh, thésard et laborantin curieux, malin et désœuvré, perdu à Lund & qui y fait, quelques mois, quelques années, des piges, sa vie, son univers. Malmö-Copenhague, le voyage amoureux dans la Grèce immaculée, en 2 CV, l’été 1972 ou 73, le groupe, les flirts, les amis qu’on se fait à soi seul à partir de rien, de son envie de vie, de sa détermination à ne rien laisser passer. Tenir le fil, le garder fermement, parfois sans y penser mais toujours le garder, remonter, ne pas craindre le temps qui passe, le temps que cela prend. Au bout il y aura la grande aventure, quand il décidera soudain de lâcher le labo pour la musique, de rentrer en Angleterre avec ses draft dodgers, qui le plantent malgré tout après que Jimmy Carter ait proclamé leur amnistie, tandis qu’ils répétaient à Guilford, dans la banlieue éloignée de Londres, chez Jet, ex-batteur de jazz, vendeur de glace et homme d’affaire, rencontré par annonce, avec qui le courant passe, qui les héberge et les recueille, comme on prend chez soi de jeunes oiseaux sauvages pris par la pluie, dont on se dit qu’ils peuvent peut-être nous emmener loin. Les réfractaires repartis, il se souvient de ce John croisé quelques jours auparavant, invité chez Jet au hasard d’un stop par le chanteur, poète à ses heures, Gyrth qui n’était pas encore reparti en Amérique y reconstruire sa vie en conduisant des trains de fret. John disait économiser 5 £ par semaine pour aller aux States travailler sur des Harley-Davidson ou alors au Japon passer un grade de Karaté, on ne sait plus. Un solitaire, un rêveur, un autonome qui avait une formation solide de guitariste, classique certes. Hugh qui n’a plus que Jet s’en rappelle et tape à sa fenêtre, une bouteille à la main, un soir. Ce bougé intuitif changera leur vie à tous les deux. John est là, qui lui ouvre la porte. Ils parlent musique, ils jouent un peu. Hugh lui dit : « deviens notre bassiste et tu pourras te payer ta propre Harley-Davidson ». Justement il reste une basse chez Jet, laissée par les Suédois. John les rejoint quelques jours après pour un essai. Il s’est blessé à la main à un combat de karaté, il essaye quand même, comme il peut. Enfin, on imagine, ça devait être très bien déjà. Un peu brut, n’importe quoi. Hugh lui vend l’instrument pour 35 £, la musique, c’est sérieux en Angleterre. La greffe prend. John, Jet & Hugh ensemble. Nous sommes au début 1974. A Guilford au Sud de Londres. Hugh a déjà 25 ans, Jet 36 et John à peine 22. De grands garçons déjà. C’est le début de l’histoire.

Ces hommes-là sont des voyageurs. Hugh et John. Pareils et différents. Ils partent à l’aventure, même au début quand ils n’ont-rien, ils s’en vont. C’est leur force. Et le socle de leur histoire. C’est le temps de l’apprentissage, ils se donnent ce qu’ils savent et Hugh est un peu plus grand, moins brut, plus cultivé. Le groupe, c’est chez eux. Ils vivent littéralement ensemble de façon permanente, se découvrent et agrandissent l’univers de l’un et de l’autre. Pour John qui avait appris à se construire par le combat solitaire, la colère, Hugh ouvre la porte et créé enfin un espace où il peut se poser et être accueilli. Il le forme. Pour Hugh, John est sans doute le jeune frère qui s’exprimera aussi par l’agilité, un corps souple & sauvage, un univers qu’il a du mal à capter : le partenaire qu’il attendait. L’ange John devient JJ, Jean Jacques, ce qui intriguera plus tard beaucoup de jeunes français, peu habitués à voir l’un des leurs nager en des eaux si troubles & magnifiques, au pied des légendes. A la fin de l’histoire, il aura tout avalé. Dès le début, ils sont impressionnants de libertés, d’aplomb, ils dégagent une unité rare, ne composent jamais avec l’extérieur, ne font pas de compromis, et de toute façon qui le leur demanderait ? Individualistes, ils enjambent les frontières et sauront le dire en musique à leur apogée, porter leur univers. Déjà aux origines, tout est là dès les premières briques : la culture rock de la fin des années 60, Lund, le Japon, la physique, le pub-rock, Jet, le Karaté, la violence de John, sa mélancolique musicalité et la façon dont il fait sonner sa basse forte et puissante, instrument d’habitude si discret, la curiosité intellectuelle & voyageuse de Hugh, au song-writing racé, curiosité sans limites, qui va parsemer leur œuvre de multiples références et ouvertures. Ils cherchent la sortie et vont la trouver dès le premier geste, après trois ans d’un travail acharné à se connaître, se respecter, s’emboîter, ne faire qu’un, devenir le projet.

Cette histoire extraordinaire, d’autres se sont chargés de la raconter, qui traverse 50 années. Je ne vais pas recommencer. Je t’ai déjà dit que c’est l’arrivée de Dave, un an après, en 1975 qui les aidera à faire la dernière accélération vers leur forme définitive. Avec lui, l’horizon va s’ouvrir et l’alchimie s’accomplir : barbares venus de nulle part, érudits sauvages bardés d’un catalogue à l’emporte-pièce, rustres physiques et cérébraux, mal habillés, peu apprêtés, à l’écart de tous les canons, porteurs d’un nom sans ambiguïté ni concession, hermétique(s), ils vont bâtir du fond des pubs une musique mélodique, violente, cinématographique, un jazz doorsien éclectique, où chacun s’exprime, sur les débords de la pop britannique, qui les rejette. Le succès public, lui, ira croissant. Qui sont-ils ? L’aventure ne ressemble à rien, elle est comme un coup de poing, des outlaws mal élevés, des décalés, des étrangers, des fauchés qui pigent vite, n’ont pas les codes mais portent une rage qui ne les lâche pas. Elle devient mythologie. JJ joue à la roulette russe avec des Hells Angels à Amsterdam, Hugh passe deux mois en prison à Londres, les anecdotes s’enchainent tandis qu’ils font performer des strip-teaseuses de leurs amies (qu’ils disent) dans certains de leurs concerts, les plus délétères. Ce n’est vraiment pas glamour. C’est la rue, le bas du pavé, ils ont eu faim, ça se voit. Ils se battent, écrivent, découvrent les parfums, les plaisirs, planent à tous les carrefours ; ils s’habillent en noir et le théorisent, n’ont peur de rien, le proclament haut & fort, élargissent jusqu’à creuser au sublime, à l’élégance, l’étrange et à la sophistication, la douceur susurrée qui te file des tremblements. De vrais saigneurs, des adultes, des chefs qui rejoignent une tribu libre & autonome, que l’on regarde de travers, qui déborde de l’air du temps, qui prend ses racines ailleurs. On m’y retrouve, c’est là où je suis, là où je vais. Loin des codes & des modes. Quinze ans d’une trajectoire parfaite, diamant brut de férocité noire et d’intelligence.

Puis Hugh partira. Pendant une décennie, ce qui reste du groupe tentera sans réussir de colmater la brèche ainsi ouverte, incapable de reconstruire un équilibre créatif avec les maigres fantassins – ils s’y mettent à deux pourtant- chargés en vain de suppléer son absence. Peut-on reconstituer l’amitié, l’alchimie, l’accident suprême. On ira quand même les voir, avec indulgence. JJ est malheureux, nous le sentons, donne le change mais perd le sens. Les salles se vident. Une fidélité se crée avec le dernier carré. Je me rappelle attendant leur sortie après le concert, le plus maigrelet qui soit, Passage du Nord-Ouest à Paris, croisant Dave, son sac et son sourire, paraissant peu affecté. Hugh se présente à nous également, parfois, moins de monde encore, une trentaine de gus et lui seul à la guitare à la fin de sa première décennie solo, qu’il avait pourtant entamée avec classe, pour ce qui nous concerne, au New Morning, il était en recherche, il avait fait le pas. Le talent n’était plus ce bloc compact, mais deux cailloux ébréchés, meurtris, qui s’éloignent imperceptiblement. Nous étions orphelins. Torture Garden. Pour eux c’était le moment difficile de la vie, celui de la quarantaine, la côte à monter, elle est haute, ils n’y arrivent plus … Ils ne se parlent plus, ils attaquent le dur, ils ont compris qu’il n’y aurait qu’une vie, elle a déjà été dévalée, dévastée, on ne peut plus se retourner. Regarder devant, construire désormais, après avoir été. Peut-être pourra-t ’on le faire ? Mais c’est long devant, il y a les blessures et cette gloire qui pâlit maintenant de jour en jour. Hugh se met à écrire, tourner aussi, animer de multiples podcasts sur le cinéma, son autre univers. On le dit collectionneur. De temps en temps un disque, jamais mauvais, toujours exigeant, enregistré avec de grands noms qu’il sélectionne. A la fin il fera tout tout seul et ce sera aussi bien, anecdotique parfois mais jamais complaisant, ni médiocre … Pointe une aigreur, on la lui prête, un être si intelligent, une jeunesse pourtant intransigeante et si pure. Peut-on vivre loin des contingences humaines de la compétition et de la reconnaissance ? Hugh l’affirme fièrement à chaque fois. Peut-il être ailleurs ? On a envie de le croire. A réfléchir au cinéma, construire des chansons, écrire des livres, désintéressé. Et JJ, ton frère, que tu as formé, de qui tu es séparé, recolle au succès en tournant inlassablement avec un nouveau compagnon, moins brillant mais plus sympa, qui le rejoint à l’aube du millénaire, et nous tous qui vieillissons sommes heureux de retrouver la force des Étrangleurs, entraînant alors avec cet ersatz nos femmes et nos proches dans ce mythe secret, oubliant la perte de la classe sculpturale du passé. Comme on ne croit pas que l’autre, trente ans après, ne soit pas replet de la baffe qu’il lui donne, on a mal pour Hugh. Quelle misère que cette médiocrité de l’engeance. J’aurais voulu autre chose, j’aurais voulu qu’ils rallument la machine à rêve et fantasme, qu’ils se rencontrent à nouveau. JJ serait arrivé à Bath sur sa moto Triumph, comme toujours, ce que l’autre déteste, comme toujours, ces sempiternelles manifestation d’un masculinisme maintenant daté. 70 milliards de vie. Hugh serait resté sur le seuil, laconique, vaguement hostile et ironique. Puis il se serait avisé qu’à 70 ans passés, bientôt, 75, il n’était plus temps de faire la fine bouche. JJ, toujours, quand il décide quelque chose, serait allé au bout du pardon & de la générosité, l’aurait enrôlé dans sa bienveillance calculée, la simplicité de la proposition. Il lui aurait dit, ce temps il est pour nous deux, je ne lui ferai pas de publicité. Parlons, recollons les morceaux. Et Hugh, que trente ans de fermeture avait fatigué, se serait laissé faire, heureux de lâcher un peu de la discipline qu’il s’était donné, heureux de s’acoquiner à nouveau avec ce maudit rouleur de mécanique, ce karatéka frimeur, qui exprime une liberté et un bonheur de vivre qu’il n’est jamais arrivé à atteindre. Et John serait heureux de ce détour par cet esprit si fort, le seul qui lui ait résisté, aller au cœur ce qu’ils connaissent tous deux, qu’ils ne pouvaient partager qu’avec les deux autres, Jet & Dave, morts maintenant. La matrice, c’était eux. Ah, j’aurais aimé être là, dans cette tranche d’histoire humaine et musicale, ce tourbillon, ce maelstrom, ce respect au fond des vieux guerriers qui ont franchi les frontières, reconnaissent le puzzle et l’alchimie, te regardent en souriant, ont depuis longtemps dépassé les échauffourées et autres batailles dans lesquels tu te perds, sont loin déjà. Quand tu les croises, ils font juste semblant d’être avec nous, tu ne peux pas comprendre. Et la Terre se remet à tourner.

On ne se connait pas, on se sait frères, on s’est trouvé. Qu’importent les années, leur histoire m’accompagne, elle est aussi la mienne, mon histoire est aussi la leur, une traversée du temps commune & hors du commun. Des frères. Nous sommes quelques-uns.