Dans ce nouveau récit que j’ouvre, je veux retrouver ta trace Ana. Et aller plus loin. Je l’ai appelé « Eden Utopia » parce que c’est là où j’en suis aujourd’hui. Eden a supplanté Ana. Mais c’est la même histoire qui progresse pas à pas, la même écriture, il n’y a pas 36 façons de le faire, de le dire. C’est le fil qui tient désormais. Ana, c’est un cahier que j’ai commencé à l’arrache, en 2015, cela n’allait pas très bien, je changeais de vie, j’étais mal, nous allions mal, je l’ai achevé l’an dernier et maintenant je commence celui-ci. Mais c’est encore le même, qui se poursuit, j’en ai toujours besoin. Avec le temps, j’ai progressé, je vois bien en le relisant qu’Ana est inégal, on y trouve des fulgurances, des plongées profondes dans la plaie, mais parfois le texte fléchit, la pensée régresse, la tenue s’évanouit. En l’écrivant, ci et là, paragraphes après paragraphes, j’y ai pris goût néanmoins, ça me plaisait d’aller te retrouver, te raconter, toi Ana que je recherchais et ne connaissais pas encore, l’origine de mes tourments. C’est un texte d’apprentissage de ce que cela fait d’écrire, compacter la glaise, modeler l’argile. Je me disais, cette sensibilité que je te donne Ana, elle m’aide à me reconstituer, c’est un dialogue, elle me permet de te découvrir, si d’aventure ces pages tombent entre tes mains, nous en parlerons alors peut-être. Ce carnet, c’est notre secret, de le voir tenir toutes ces années j’ai été rassuré, j’ai su qu’avec toi, j’avais construit quelque chose qui jamais ne m’abandonnerait, et tu vois j’en suis encore là aujourd’hui, à me reconnecter, à recommencer cette pelote éternelle qui nous lie toi & moi mon amour, ta chaleur, ton ventre chaud, nous serrer, nous aimer, me blottir ! Ce matin, ce n’est pas un hasard si je t’écris. C’est une décision qui doucement a mûri. J’en avais fait un texte, un autre -je l’appelais le serment – où je décrivais comment avait maturé en moi cette idée de reprendre la forme pour en faire une nouvelle, comme une matière sans cesse retravaillée, inventer une résidence à moi-même dont je choisirais le décor, malaxer les 180 pages d’Ana, quelques épreuves, textes épars, écrire d’une traite à partir de cet ensemble-là, le faire de telle sorte que jamais le flux ne s’arrête, construire une terre solide qui serait mienne, à parcourir, une randonnée, contourner les aspérités, inventer des mots, des paysages, un langage qui me mettrait à l’abri. Des ennemis, je serais protégé. Une palissade mystérieuse, infranchissable à moins d’avoir la clé. A l’intérieur coussins chauds, lumières douces, narguilé, tu sais, ce que j’aime, le pays où l’on est bien. Et après avoir déposé ce travail sur l’autel que tu m’auras désigné, étagère au fond du couloir, trappe aux oubliettes, petit dépôt à dépoussiérer, s’ouvrirait une nouvelle étape, à partir de la même matière, que je ferais à nouveau grandir, à qui je donnerais un nouveau titre, une existence et cela à l’infini jusqu’au bout de la vie, la pelote de l’histoire que j’aime à raconter, toujours la même. Il n’y a rien d’autre. Il n’y aura jamais rien d’autre, Ana. J’avais fait ce texte à K. Quand je suis là-bas, au loin, je suis bien. A K, tout a commencé. J’y retourne d’ailleurs cet été. Mais tu vois les idées s’agrègent, il y a ce mot « pelote » qui revient. Ce n’est pas par hasard. C’est comme une ronde et c’est infini. Et ce matin, je suis heureux de la reprendre. A chaque fois que j’y reviens, c’est là et ne me lâche pas. Je me dis quand ce sera prêt, il y aura juste une couverture blanche ou noire, avec ce titre Eden Utopia que j’aime bien, dedans ce texte comme un flow ininterrompu, que l’on pourra ouvrir à n’importe quel endroit, on y reconnaîtra cette atmosphère ambient que je travaille, elle est belle, elle est universelle. Mon texte Ana était fragmenté, j’en avais fait des titres « fragments du récit », « récits du fragment », j’en avais fait des tonnes, ici il serait d’une traite parce qu’au fond il n’y a qu’un seul texte, je veux le reprendre et en restituer l’esprit dans une masse compacte dans laquelle tu peux choisir d’entrer. Abandonne les autres, ouvre la porte, rejoins la forme ! Viens, je t’accompagne. Ici, tu trouveras le meilleur. Ici, tu trouveras l’épopée d’Ana et d’Eden Utopia, tu pourras la toucher. Il y a dix ans, je lui avais donnée un titre, je l’avais appelée les Livres d’Ana, je disais : en rentrant de Berlin, je me suis arrêté un moment pour fumer et regarder les voitures passer. Je redoutais de te retrouver. Flora, légère et gaie, si pleine de vie, m’a sauté dans les bras. Elle m’a préparé des petits cadeaux, des petits papiers, des dessins. Puis dès le matin, épuisée, tu me l’as redit très fort : je ne pense qu’à moi, je n’en fais qu’à ma tête… Je plantais le décor, qui allait se répéter dix ans, j’étais mal, je te l’ai dit. C’était il y a longtemps. On sent une souffrance, les enfants me tiennent la tête hors de l’eau, le cœur est lourd, malade, je n’arrive pas à réunir l’ensemble dans le même emboitement, le même raisonnement. Ça va mieux maintenant. Les enfants ont grandi. Amour suprême. Ils sont beaux, sensibles, intelligents. Mais l’équation reste la même au fond. Il est temps – chacun le voit, chacun le sait- d’arrêter de se battre sur ce qui ne changera jamais. J’ai espéré, essayé, et pendant toutes ces années, avec ce petit carnet finalement, celui de Teddy Ted comme je l’appelais, j’ai construit la suite de l’histoire, la vraie, la légende, telle qu’elle s’écrira & se vivra, notre trinité. Elle est tangible maintenant, tu verras. C’est ce que suggère Ana, prendre le chemin, écrire la suite. La métamorphose, une fleur, la bascule d’Ana à Eden Utopia.Là où nous sommes arrivés. Il fait beau ce matin dans la maison de la biodiversité et je m’en vais sur le chemin. C’est ce que je vais te raconter. Cela a à voir avec ce que m’a dit un ami, un jour, il avait l’âge que j’ai aujourd’hui : « il me reste 10 ans sans crainte d’être diminué, c’est peu, je n’ai plus le temps d’hésiter ». J’ai ça en tête, être le papillon, qui jette un coup d’œil puis s’en va ; sur la photo que tu vois ici il y a mes chaussures près de la porte, prêtes à partir. Je cherche un monde qui puisse conjuguer tendresse, volupté, écoute, amour, amitié. Avec la mer, unique horizon & débouché.

« Il restera quand même la mer, les océans. Et puis la lecture. Un homme, un jour, lira et puis tout recommencera, dit Marguerite. C’est là où je suis maintenant, là où je suis arrivé. Je m’inspire de Laura Vasquez qui m’écrit : « Attendre, c’est dépendre. C’est souvent souffrir. C’est une pression qu’on met sur notre art, sur nos textes, sur nous-mêmes. J’ai écrit 30 minutes ce matin avant de prendre mon train. Le principal est fait. J’ai fait ce que je sentais. Et demain, si je suis en vie, je continuerai. ». Et je pioche Mircea qui me parle de « l’écrivain qui n’écrit que pour lui, pour l’édification de lui-même, pur artiste qui à la fin de sa vie détruit son manuscrit (…) Chaque jour je relis la page précédente, et je continue à écrire selon sa propre logique, de sorte que le livre s’écrit lui-même. Mon esprit sait mieux que moi quoi faire ». Artisan de l’inutile, j’écoute Rêverie de Deaf Center (2025) qui apparait une nuit par hasard me distraire de mes errances & tâtonnements, la boucle infinie d’A Reflection de Brian Eno, dont l’appli colore mes écrans, le piano de Nils Frahm. Je plonge profondément.

Écrire, c’est vivre, c’est gagner de la liberté. Et à l’issue d’une semaine avec toi, on sait qu’il en faudra de la force pour s’échapper, s’échapper & t’aimer à la fois, s’échapper & vivre. Je me sens comme enveloppé d’une peau invisible qui m’enserre, qui m’empêche, je peux m’en libérer maintenant, je m’en libère, je suis parti, j’ai gagné ce droit, je me rends compte. Je replonge dans ma vie d’ermite, le stylite dans sa garçonnière, je repense à ce que j’écrivais sur « les trains de 7 h 17 du matin », le mouvement qui toujours devait m’entrainer, celui de l’anachorète qui dans l’histoire d’Ana trouve finalement le point de chute sur lequel s’appuyer. Je parle ainsi … Mais on ne va pas continuer comme ça, je ne vais pas t’infliger au compte-goutte timbales et poudre de perlimpinpin dans l’espoir d’en faire une alchimie, une forêt dans laquelle tu pourrais te perdre, non il en faudrait davantage, sinon je vais m’abîmer moi aussi dans cette histoire, toujours à la ressasser, ânonner les mêmes mots, non il faut autre chose, regarder droit devant ? Tu te rappelles, droit devant, une première chanson que j’avais imaginée & enfantée à 14 ans dans ce groupe banlieusard où l’on m’accueillait ? Comme ils étaient grands ! C’était l’époque où nous étions pauvres & terrifiants, maussades, nos territoires n’étaient pas gentrifiés comme aujourd’hui, ils suintaient l’ennui et la relégation, ça crachait dans les Peavey. Je portais des godillots troués & des paroles fragiles, ils m’en disaient du bien, je les marmonnais sur un micro grésillant branché directement aux amplis. Nous enchainions les titres. Déjà j’étais fort. J’admirais les Strang. JJ dans Black & White, tu te rappelles, qui se met en boule en un kata terminal, mais qui regarde droit devant, justement. Un modèle.

Pour Hugh, on ne sait pas, explorateur, génie, il est armé, son silence fait sa force. Il se passait quelque chose & nous le sentions tous. Patrick m’envoie en ce moment même des images où je parle de ces années, qui reviennent comme une logorrhée. Mircea m’invite à ne pas m’arrêter, à me dépasser. La goulée. En fouillant tu trouves la beauté. Ouvrons les plaies, dit-il. Ouvrons les Palais, allons chercher. Teddy Ted, pareil, c’est un copain. Lui ne dit pas grand-chose, il est avec l’Apache, son alter égo tout en noir, qui ne dit rien du tout. C’est un silencieux, un taiseux, lui aussi. Eden suppliant Ana, Teddy suppliant l’Apache, parle, parle, dis-moi où va la vie. J’avance comme je peux. Ana, l’Apache, rassurez-moi, dix ans, je demande, quinze ans, pas plus, après ça ira. Écrire, c’est le mouvement. Tu prends le chemin. Devant ta table, tu es déjà loin, ça tourne dans ta tête et tu ressens de la tendresse pour les émotions qui te reviennent, cet instant Ambient que nous arrivons à créer ensemble, toi, moi, nos amis, Teddy, l’Apache, les autres, Ana & l’anachorète. On est bien. Mais je suis fatigué et ne sais où je vais. C’est comme si toute l’énergie était retombée, je regarde de haut la fièvre que j’avais, ce que j’en ai fait, je suis épuisé, des regrets bien sûr, il y a une clairière, une lumière. Livre monolithe venu de nulle part, où vas-tu ? Quelle est ta voie ? J’emprunte ton labyrinthe. J’imagine un voile, la douceur du touché. Hier ma fille sur l’écran, concentrée sur ma parole, attentive à attraper ce qui peut l’être, le conserver précieusement, on ne sait jamais, ce vieux fou.
Aller au fond, recommencer éternellement, aller chercher plus loin que ça, plus loin que toi, Ana. Sinon je suis condamné. Je sens bien que je suis prêt à me détacher. Un peu. Passer le gué. Partir avec toi et les amis que je me suis créés, aller chercher plus loin, au-delà des pontons, aller ailleurs, aller avec l’esprit. J’ai grandi, moi aussi, dans la ville près de la mer et du fleuve. Et maintenant qu’on se connait, tu m’accompagnes. Nous partons. Une idée chassant l’autre, de Teddy Ted je suis allé chercher les Cow-Girls at War. Je ne savais pas comment faire, je voulais t’en parler, j’avais oublié le titre, l’auteur, je me rappelais où je les avais vues, il y a quarante ans, ces filles, j’ai fouillé, j’ai retrouvé les planches. Un souvenir, une impression forte. Les Cow-Girls étaient toujours là. Je te les ai montrées. Des dizaines d’années après, elles n’avaient pas disparu, elles étaient belles, s’embrassaient sous les balles, des mots d‘amour délicats, humides, des caresses mystérieuses, un humour délicieux, tu ne peux pas comprendre.

Je me rendais compte que j’avais reconstitué dans ma garçonnière troglodyte, celle du stylite, ou de l’anachorète, les atmosphères vaporeuses de ma chambre d’adolescent, quand tout était à terre, les volets fermés, la lumière faible, je vivais livide, accroupi parmi les vinyles, les posters. J’écoutais The Three Shadows (Part Two) « O Classic Gentlemen, Say your Prayers, To the Wind, Of Prostitution », tu devrais faire pareil, c’est inchangé. Je martelais des mots, des slogans que j’accrochais aux murs.

Et je sortais, la nuit tombée, errer dans les faubourgs, sur mon solex noir, nous nous croisions dans les bars ; sur la voie ferrée, près des gares ; j’allais rejoindre les camarades. Je retrouve ces fragilités enfouies, qui m’obligent à reconstituer des défenses anciennes, celles que je m’étais créées alors, j’étais au plus mal, je les reconnais, ressens cette liberté dont je ne sais parfois que faire, qui me protège, me fait grandir, recrée l’harmonie – « See You at the Barricades, Babe ! », l’Hozro enfantin ! Nous sommes dans un train, celui de 7 h 17 du matin, qui part désormais plus tôt, la belle femme blonde, élégante, en face de moi m’a légèrement souri, tout à l’heure nous étions côte à côte et dans la douceur du matin, un champ du possible est apparu, léger toucher de la main dans la grande aventure de la vie, telle qu’elle se signale au réveil, avant de s’épuiser plus tard, un flottement s‘est installé quelques instants, tandis que nous étions bercés par nos paysages matinaux, sous la rosée ensoleillée, dont nous savions tous deux qu’ils allaient disparaitre ; ta robe ensoleillée ; à peine arrivé, sentiment merveilleux, mettre des mots n’aurait aucun sens, d’ailleurs tu prends déjà le chemin de la reprise en main, consultes carnets & téléphones, te recomposes une intégrité dans une fringale d’activité qui écrase le trouble, de quoi parlions-nous ? Tout à l’heure, tu te lèveras, comme moi, et nous regagnerons nos univers, la parenthèse de l’ouverture se sera évanouie, notre aventure silencieuse sous les radars. Les surprises du lever avant d’aller à la rencontre du dédale à moi-même inventé, je vais retrouver Teddy. Tu crois que je me cache des échecs ? Me masque des turpitudes inavouées ? Non, non j’ai les yeux grands ouverts, rassure-toi ! Chaque matin je me lève, j’ai une énergie de feu, je pourrais tout reconstruire. A chaque fois. Je vois où la matinée me mène, une idée, un signal, dans ce bouillonnement élégiaque – l’état d’Eden- je me dégage quelques minutes pour l’écriture, une ligne ou deux, un paragraphe, avant d’être à nouveau distrait par un oiseau, happé par une musique, une actu, une pensée qui m’emmène. Puis je rejoins mes camarades. Le soir quand je reviens, je suis épuisé, je ne peux plus produire, juste lire le journal, Mircea, quelques lignes je m’endors sur un son ambient. Je plonge profondément. Avec les beaux jours, je nage à nouveau dans la Méditerranée, au sortir de l’eau, petit déjeuner -fromage, miel-une fleur, caresse, une renaissance, je veux tout recommencer, revenir à cet état des origines, rouvrir le Livre, le vrai, le grand, le profond, un bon café, reprendre le bateau au soleil naissant, quand l’univers se met en place, alors l’harmonie m’envahit. Éloigner la détresse de notre humaine condition, retrouver le merveilleux. Là où tu me rejoins Ana, je te prends dans les bras, ma petite rouquine, tes taches de rousseur, ton joli minois, sais-tu que Mircea parle de toi, il dit : « j’peux vous dire que lorsqu’elle arrive, ma petite crapule de Juive pleine de taches de rousseur jusqu’au cul, dans son ensemble rouge et avec ses talons aiguilles assortis, même les serveurs en restent baba. Ça fantasme à fond, quand elle leur passe sous le nez, devancée par sa superbe poitrine et tellement baisable, avec son petit sac à main, sur le tapis de l’Athénée, dans le salon des glaces … ». C’est cash, mais je te reconnais. En bien des aspects, je vois aussi dans ce parlé des voisinages avec le PG des origines, dans l’imagination sans fin, le verbe aussi, les couleurs, le pourpre. Que l’on découvre et redécouvre. Qui ont à voir avec les barbares des jardins d’Hamilcar. Tout se tient, c’est là qu’est le monde. J’ai commandé un ouvrage « la parole visible » que Laura V nous conseille, la photo de PG en couverture pleine page y est stupéfiante, une pierre, un jet, un regard doux et volontaire.L’œuvre, l’œuvre, l’œuvre-monde …

Toi et moi on se connait, c’est quelque part, il faut qu’on se rencontre. Je me dis : « Tu n’es pas d’ici. Ici n’est pas ton royaume. Tu dois sortir, trouver ton monde, dans lequel tu as déjà été, et dont, sans que tu le saches, tu te languis. Tu dois trouver la sortie, tel est le but de ta vie, la règle du jeu au niveau où tu te trouves ». Mircea, j’ai trouvé mon Maitre, c’est toi, toi & Pierre, vous vous complétez, à toi l’envolée l’imagination, la gaieté parfois, à lui les tréfonds & le désir, tous les deux profonds, très profonds, je n’ai jamais rien lu de pareil, la terre que l’on malaxe, la glaise, l’Outrenoir dirait un autre, Pierre aussi, ascète amoureux, inspiré, discipliné, dont les métamorphoses artisanales, s’élevant des ténèbres, rejoignent le sacré, l’universel quand elles atteignent la lumière. Elles nous parlent, elles inventent un langage. Comme le feront les 20 pierres de Laura dont nous attendons qu’elle nous les jette à la figure.
